EVERYTHING IN ITS RIGHT PLACE

L‘espace public est un espace ouvert. Certes. Mais est-il pour autant un espace d’ouverture ?

Il a ce statut paradoxal de nous octroyer une grande liberté (celle d’aller où l’on veut) en même temps que de nous soumettre à de grandes contraintes, dont certaines seraient difficilement soutenables dans la sphère privée (décider où l’on a le droit de marcher, ou pas).

L’espace public, espace hautement réglementé, ne s’ouvre qu’en se codifiant, par nécessité – celle de protéger la liberté de circulation de chacun – mais aussi par idéologie. Bien plus que par des panneaux de signalisations et autres codes ostentatoires, elle est régie par des codes beaucoup plus implicites, qui n’en sont pas moins contraignants.

Il y a cela d’effrayant que la photo de rue contemporaine ne semble que peu en avoir conscience. Non pas qu’elle ne s’intéresse pas à la codification de l’espace public, mais qu’elle ne la considère que dans son aspect esthétique, niant sa dimension politique et sociale. En résulte des jeux de lumières et de compositions géométriques parfois extrêmement beaux, mais sans critique sur leurs portées idéologiques. Autrement dit, de la propagande.

A travers cette série, j’ai voulu rendre compte du côté fondamentalement oppressant de la composition de l’espace public. Toutes les villes, tous les pays ne sont pas égaux sur ce point, et la rue française est par exemple plus libre et chaotique que celle allemande. Mais elles contiennent toutes dans leur disposition les conditions de leur organisation.

Dans cette suite de plans larges de situations quotidienne, l’harmonie formelle absorbe l’humain, pour le réduire à un élément décoratif. De là naissent des tableaux absurdes, remplis de cadres imbriqués. L’espace est strié, quadrillé, saturé de lignes qui organisent autant qu’elles perturbent. Ce sont elles qui excluent l’enfant de son rêve de célébrité, qui guident le chemin de ce skateur solitaire, qui camouflent les SDF, qui trament la vision de ce badaud face à la mer. Et qui décident où doivent se placer les photographes de rue. Chacun est à sa place.

De là s’opère le renversement du trouble que l’on ressent. L’étrange n’est pas ce qui se démarque du reste de la composition, mais ce qui au contraire s’y intègre tellement bien que cela en devient suspect. Si l’homme, élément par essence perturbateur, rentre aussi bien dans les cases que lui propose l’espace public, c’est que ce dernier a pris possession de lui, et non l’inverse.

Encadré ou absorbé, la figure humain subit le poids coercitif de la ville. La bonne composition devient organisation mortifère, et l’harmonie esthétique devient le symptôme d’une situation socialement malsaine.

 


 

The public space is an open space. Certainly. But is it a space of openness?

It has the paradoxical status of granting us a great freedom (to go where we want to go) at the same time as submitting us to heavy constraints, some of which would be difficult to sustain in the private sphere (deciding where we have the right to walk, or not).

The public space opens itself only by codifying itself, by necessity – protecting everyone’s freedom of movement – but also by ideology. Much more than signposts and other ostentatious codes, it is regulated by much more implicit codes, which are not less constraining.

It is frightening that contemporary street photography does not seem to be aware of it. Not that it is not interested in the codification of the public space, but that it considers it only in its aesthetic aspect, denying its political and social dimension. The result is a play of lights and geometrical compositions that are sometimes extremely beautiful, but without criticism of their ideological scope. In other words : propaganda.

Through this series, I wanted to report the fundamentally oppressive part of the composition of the public space. Not all cities, all countries are equal on this point, and the French street is, for example, freer and more chaotic than the German one. But they all contain in their layout the conditions of their organization.

In this succession of wide shots of everyday situations, formal harmony absorbs the human, to reduce it into a decorative element. Hence absurd pictures arise, filled with imbricated frames. The space is striated, gridded, saturated with lines that organize as much as they disturb. It is them who exclude the child from his dream of celebrity, who guide the way of this solitary skateboarder, who camouflages the homeless people, who plot the vision of this onlooker in front of the sea. And who decide where the street photographers have to be. Everything, and everyone, in its right place.

From there the reversal of the uneasiness one feels can be accomplished. The strange is not what differentiate itself from the rest of the composition, but what on the contrary integrates it so well that it becomes suspect. If a human, who is essentially a disruptive element, fits so well into the place offered by the public space, that’s because it has taken possession of him, and not the other way around.

Framed or absorbed, the human figure endures the coercive weight of the city. Good composition becomes a mortifying organization, and aesthetic harmony becomes the symptom of an unhealhy social organization.