LA GRANDE BEAUTÉ

«Art, mot ripolin, mot palimpseste, où chaque époque, pour imposer aux autres ses propres croyances, rature imperturbablement celles de ses devancières » Régis Debray, Vie et mort de l’image, 1992.

L’art , dans sa définition originelle, est une croyance, une croyance dans le Beau en tant que concept autonome. Une croyance datée, aussi, qui apparaît à la Renaissance, lorsque l’homme s’affirme comme créateur, et non plus comme simple créature.

L’art contextualise en décontextualisant, en prenant des pièces dans des temples, des églises, des maisons pour les mettre sur un mur blanc ou au milieu d’une place. En somme, en recentrant le lieu autour des œuvres plutôt que l’inverse. De là nait un nouvel espace, espace-art englobant l’ensemble par son centre. Comme les temples, les musées sont des lieux sacrés, régis par des règles transcendantes (relativement) indépendantes de la réalité sociale et politique de la ville qui l’accueille – la responsabilité de la ville se limitant à considérer ou non la sacralité de ce lieu.

Le Beau est une idéologie, fruit d’un discours dont le musée est à la fois le prêcheur et la paroisse. Et comme toute idéologie, le Beau n’accepte aucune altérité : il absorbe, digère et régurgite selon ses principes. Ainsi, tout comme les œuvres prises de leur endroit originel, les visiteurs des musées se retrouvent volés de leur sens. Car ces lieux ne sont pas qu’une collection de peintures, de dessins ou de sculptures, ce sont aussi et surtout une mise en scène de ces œuvres pour les ériger en tant qu’art.

En en comptant prêt de 120, Paris dispose d’une des plus grandes concentrations de musées dans le monde. On dit souvent de la capitale française qu’elle est une ville-musée, désertée par ses habitants mais envahie par les visiteurs, et dont le cœur est moins l’Hôtel de Ville ou l’Elysée que le Louvre – lieu où le dernier président de la République français a fêté sa victoire aux élections.

C’est peut-être parce que le fondement idéologique de Paris est artistique, dans une croyance que le Beau est une réponse. Une réponse esthétique, mais aussi une réponse politique. Le musée est un temple ouvert à tous, avec, comme pour toute religion, la volonté de changer les hommes. Croire que chacun sera meilleur au contact de la Beauté, que le Beau rend Bon. La Beauté est Grande, gloire à la Beauté.

Mais le musée ne transforme pas ce qu’il contient, il transforme le regard que l’on porte sur cela. C’est une pure puissance scénographique.

Alors que la notion d’art tend à être remplacée par celle d’information, substituant au critère de la beauté celui de la nouveauté, j’ai voulu m’intéresser à cette position à la fois rebelle et réactionnaire de ces temples érigés à la gloire du Beau – principe à la fois fondateur et désuet-, dans Paris et sa région. Plus qu’un jugement sur la légitimité esthétique du concept de Beau, mon travail s’est concentré sur la scénographie de cette idéologie, qui est équivalente à celle d’autres croyances.

En sillonnant le Louvre, Versailles ou encore Orsay – mais en excluant volontairement les musées d’art contemporain dont l’idéologie esthétique est différente -, j’ai voulu montrer, en les confrontant à la modernité qui les arpente, la puissance coercitive de cette idéologie. Parfois directement, souvent par l’absurde, le Beau investit des situations qui ne devraient pas l’être : des scènes de vie triviales, mais aussi des situations plus graves, qui devraient nous être insoutenables. Car si les musées sont des lieux sacrés, ils sont aussi des lieux de vie ; de toutes les vies : on y parle, on s’y amuse, mais on y fait aussi la manche, on y vend à la sauvette, on y dort à défaut d’autres possibilités.

Et pourtant, la beauté absorbe. Tout. Même l’éthiquement inadmissible. Qu’on le voit comme un salut ou un voile, là n’est pas la question. Ce qui nous interroge, c’est la puissance idéologique du Beau, qui, tout au long de la série, semble prendre possession de l’esthétique contemporaine – à prendre au sens large, comme un ensemble d’objets, de vêtements, de postures, de gestes, etc. – pour la faire sienne ; la cadrant, la quadrillant, l’intégrant. En son sein (scénographiquement), rien ne lui est extérieur (idéologiquement).

Si Paris est une ville-musée, alors ceux qui la pénètrent en deviennent les œuvres. Et si l’art « rature imperturbablement [les croyances] de ses devancières », ici, dans le cœur idéologique de la ville du Beau, il en fait aussi de même avec ses successeurs. Mais encore jusqu’à quand ? Qu’est-ce qu’être captif de cette idéologie en fin de règne ?

 


 

« Art, ripolin-word, palimpsest-word, where each period, to impose to the others its own beliefs, calmly crosses out those from its predecessors » Régis Debray, Life and Death of The Image, 1992.

Art, in its original definition, is a belief; a belief in the Beauty as an autonomous concept. A dated belief too, which appears at the Renaissance, when the man asserts himself as a creator, and no more as a simple creature.

Art contextualize by decontextualizing, by taking pieces in temples, churches, houses to put them on a white wall or in the middle of a square. In short, by refocusing the place around the work rather than the other way around. On this basis, a new type of space arises, an art-space encompassing all by its center. Like the temples, the museums are sacred places, determined by transcendental rules, (relatively) independent from the social and political reality of the city where they are established – the responsibility of the city is restricted to consider or not the sacrality of this place.

The Beauty is an ideology, fruit of a speech of which the museum is both the preacher and the parish. And like every ideology, the Beauty doesn’t accept any alterity : it absorbs, digests and regurgitates according to its principles. So, just like the works taken from their original location, the museum visitors get robbed from their meaning. Because this places aren’t just a collection of paintings, drawings or sculptures, they’re also and one the top of it a staging of this works to raise them as piece of art.

With almost 120 of them, Paris has one of the biggest concentration of museums in the word. It is said that the french capital is a museum-city, deserted by its inhabitants but submerged by its visitors, of which the heart is less the city hall or the Elysée Palace than the Louvre – place where the last french president celebrated his victory at the elections.

It’s maybe because the ideological foundation of Paris is artistic, in a belief that the Beauty is an answer. An aesthetic answer, but also a political one. The museum is an open-temple, with, like in every religion, a will to change people. Belief that each one will be better through contact with the Beauty; that the Beauty makes people good. The Beauty is big, Glory to the Beauty.

But the museum doesn’t change what it contains, it changes the eye we put on this works. It’s a pure scenographic power.

While the notion of art is increasingly replaced by that of information, subsuming the criterion of novelty to that of beauty, I wanted to take an interest in this – at once – rebellious and reactionary position of this temple erected to the glory of the Beauty in Paris and its surrounding area.

More than a judgment on the aesthetic legitimacy of the concept of Beauty, my work has focused on the scenography of this ideology.

By criss-crossing the Louvre, Versailles or even the Orsay museum – but by voluntarily excluding the contemporary art museums, of which the aesthetic principles are different -, I wanted to show, by confronting them to the modernity which roams them, the coercive power of this ideology. Sometime directly, often ad absurdum, the Beauty invests situations which shouldn’t be so : trivial scenes of life, but also more serious situations, which should be untenable to us. If museums are sacred places, they are also places of living, of all type of living : people talks, has fun, but also panhandles, sells as “curbsiders”, sleeps when they don’t have any other possibilities.

And yet, the Beauty absorbs. All. Even the morally unacceptable. As you consider it as salvation or a shroud, this is not the question here. What questions us, it’s the ideological power of the Beauty, which, all along the series, seems to take possession of the contemporary aesthetic – to take in the broad sense, as an ensemble of objects, clothes, postures, gestures, etc. – to embrace it; framing it, dividing it into squares, blending it. Within it (scenographicly), nothing is outside of it (ideologically).

If Paris is a museum-city, so those who get into it become its artworks. And if art « calmly crosses out [the beliefs] from its predecessors », here, in the ideological heart of the city of Beauty, it makes the same with its successors. But till when ? What is to be captive from this ideology at the end of its reign ?