POP SOLITUDE

La première chose qui vous marque lorsque vous pénétrez la nuit tokyoïte, c’est la lumière. Une lumière artificielle omniprésente, colorée, puissante, stimulante, enivrante, qui prend votre sommeil pour faire de votre éveil un songe. « Electric city » , Tokyo est aussi la ville du fantasme, là où tout semble possible dans les yeux irradiés des noctambules la peuplant.

Mais très vite le verni se fissure, et une autre réalité sauta aux yeux du gaijin – l’étranger – que je suis : celle de la misère affective qui semble arpenter chacune des rues, chacun des bars, chacun des clubs, chacune des salles de jeu aux lumières pourtant si chatoyantes.

Ce paradoxe, je l’ai trouvé ailleurs, mais jamais de manière aussi systématique qu’à Tokyo. On cherche dans les nuits de la capitale nipponne un remède à sa solitude. On n’y trouve le plus souvent que d’autres insolubles solitudes.

« Pop », comme sa sonorité l’indique, est ce qui pétille. C’est la culture du divertissement, celle qui stimule autant qu’elle rassure. Ce sont les chansons joyeuses qui passent dans les karaokés de Shibuya, les costumes colorés qui squattent les panneaux publicitaires et les rues de Roppongi, les jeux vidéos bruyants qui se jouent dans les salles d’arcade de Shinjuku. C’est la lumière fluorescente de toutes les enseignes, des couleurs les plus vives qui soient. Ou l’omniprésence des motifs floraux, sur les robes comme sur les murs.

Mais pop(-ulaire), c’est aussi dans son sens sociologique premier, ce qui est partagé, commun à un peuple.

Si la solitude de la nuit tokyoïte est pop, ce n’est pas seulement parce qu’elle se part d’artifices doux et colorés pour se masquer, c’est aussi et surtout parce qu’elle est partagée, et comprise comme telle. C’est une solitude commune, une communauté de solitaires, dont nombre de ses membres ne sort pas pour trouver un ou des partenaires, mais au contraire pour être seul à plusieurs ( les rangées de bornes d’arcade où l’on s’affronte sans avoir de contacts directs avec l’adversaire, pourtant à moins d’un mètre, en sont le meilleur exemple).

Bien loin d’être une recherche consciente, cet isolement est vécu comme une fatalité, dont le poids se sent sur les épaules baissées des noctambules honteux.

Comme tout ce qui est partagé est aussi contagieux, cette solitude atteint d’autres formes de vie non humaines. En faisant des animaux un palliatif à ce manque affectif, ils isolent ceux-ci dans un monde qui n’est pas le leur, coupé de leurs congénères.

L’homme – et son smartphone – prend alors la place de la ville dans le processus « glamourisant » et coercitif de mise en solitude de l’animal, celui-ci devenant miroir de la condition humaine.

Cette série se présente comme un parcours, par une suite de situations prises sur le vif, de manière quasi-intrusive, où s’entremêle la misère et le cache-misère, la solitude et le pop.

La similitude des postures, des regards, des situations crée une oppressante impression de répétition. La preuve par l’absurde du caractère commun à une population.

Et de la particularité photographique d’une ville. Car pour cacher son mal, Tokyo ne s’ombrage pas, mais au contraire ébloui.

 

 


 

The first thing that shocks you when you penetrate the Tokyo night is the light. An ubiquitous, colorful, powerful, stimulating, intoxicating artificial light that takes your sleep to make your awakening a dream. “Electric city”, Tokyo is also the city of fantasy, where everything seems possible in the irradiated eyes of the night owls populating it.

in the eyes of the gaijin – the stranger – I am: the emotional misery that seems to roam every streets, every bars, every clubs, every arcades where the lights are however so shimmering.

This paradox, I found it elsewhere, but never as systematically as in Tokyo. In the nights of the Japanese capital, you seek a remedy for your loneliness. In most cases, you only find other insoluble lonelinesses.

“Pop”, as its sound indicates, is what sparkles. It is the culture of entertainment, which stimulates as much as it reassures. That’s the joyful songs played in Shibuya karaoke, the colorful costumes that squat invades the advertising boards and the streets of Roppongi, the noisy video games played in Shinjuku arcades. That’s the fluorescent light of all the signs, in the most vivid colors that are. Or the omnipresence of the floral motifs, on the dresses as on the walls.

But pop(-ular) is also, in its first sociological sense, what is shared, common to a people.

If the loneliness of the Tokyo night is pop, that’s not only because it masks itself with gentle and colored artifices, that’s also and above all because it is shared, and understood as such. That’s a common loneliness, a community of loners, whose members do not go out to find (a) partner(s), but on the contrary to be alone with others – the rows of arcades, without direct contact with your opponent, though he’s less than one meter from you, are the best example.

Not a conscious search, this isolation is experienced as fatality, whose weight can be felt on the downcast shoulders of shameful night owls.

Because all that is shared is also contagious, this solitude affects even non-human life forms. By making animals a palliative to this emotional lack, they isolate them in a world that is not theirs, secluded from their fellow creatures.

The man – and his smartphone – then replace the city in the “glamorizing” and coercive process of put on loneliness of the animal, who becomes a mirror of the human condition.

This series is presented as a case study, a set of situations captured on the spot, in a quasi-intrusive way, where misery and camouflage, loneliness and pop intertwine.
The similarity of stances, looks and situations creates an oppressive impression of repetition. It is the proof through the absurd of the character specific to a population.
And the photographic particularity of a city. To hide its evil, Tokyo doesn’t shade, but on the contrary dazzled.